Pourtant, son action n’est pas que bénéfique, la lumière et plus spécifiquement ses rayons UV ont pour effet de casser les liaisons entre les atomes, et donc d’entrainer des
dégâts notamment au niveau de l’ADN. Le risque de transformation mutagène cancérigène est alors important d’où
la nécessité aussi de se protéger des rayons du soleil pour se donner un temps de réparation.
La lumière n’agit sur la phase de nos rythmes biologiques que lors des transitions, du sommeil à l’éveil , ou de
l’éveil au sommeil . Des travaux initialement réalisés chez le mouton par Lewy ont montré qu’une lumière forte avait pour effet d’entrainer les rythmes de l’animal sous
réserve de tomber à certains moments. Czeiler a pu établir que la lumière chez l’homme avait le même type d’effet.
Dans la soirée et avant le minumum thermique la lumière entraine un retard de phase, alors qu’une lumière forte
le matin, après le minimun thermique provoque une avance de phase.
Ainsi une lumière forte le matin a pour effet d’avancer les horaires de sommeil plus
précocement, alors qu’une lumière forte le soir aura un effet inverse.
Pour s’endormir il faut la conjonction de 2 facteurs:
-une pression de sommeil suffisante, directement liée à l’accumulation de substance
hypnogène au cours de la journée(essentiellement l’accumulation d’adénosine) qui est éliminée au cour de la nuit (c’est le Process S dans le modèle de régulation de Borbely.).
- La baisse de l’activation circadienne de l’éveil (Process C)
Selon la conjonction entre les 2, l’endormissement se fait plus ou moins tard.
La représentation de la nuit a évolué au cours des époques. Dans la Genèse, comme plus tard dans le
Coran, la nuit est le domaine du malfaisant. A l’époque du Moyen Age « le climat d’insécurité rattaché à la nuit favorise la création dans l’imaginaire médiéval d’une vision démoniaque
de la nuit : bêtes horribles, incubes, succubes, loups –garous ». A la Renaissance les élites profitent de la nuit grâce à des illuminations et spectacles pyrotechniques alors que
l’homme du peuple reste encore très peureux de la période d’obscurité. Au XVIIIe siècle, l’éclairage par lampe à huile, chandeliers, bougeoirs se démocratise, et l’éclairage public se
développe. Il prend un essor considérable en 1885 lors de l’arrivée des becs à gaz à incandescence. A la journée besogneuse s’oppose la nuit ténébreuse et suspecte : dès 21
heures les prostituées racolent les passants, les gueux et les voleurs fomentent leurs mauvais coups dans les cabarets borgnes. Les loisirs nocturnes ne concernent qu’une population très
minoritaire.
(Jean-Noël Berguit – Qu’est-ce que la nuit ? In Méandres, N°8, 2001)
Le véritable changement arrive avec la découverte de l’électricité. En 1883tout un quartier de New York fut éclairé grâce à l’ampoule électrique que venait d’inventer Edison. Enorme bouleversement. L’homme
pouvait grâce à un simple geste passer de l’ombre à la lumière. Et il devenait possible de faire travailler un grand nombre de gens 24h sur 24 . Ce n’était
plus le soleil mais les horaires de travail qui allait régler l’activité et le sommeil des gens. Les premières équipes qui ont travaillé en 3x8, travaillaient 56 heures par semaines. Avant les
sidérurgistes et les mineurs lors de la première guerre mondiale travaillaient 12h /j, 7 jours par semaines soit 84 heures ( Coleman).Progrès ? Pas évident car le travail de nuit
désorganise les rythmes de ceux qui y sont soumis et la médecine du travail identifie plus de risque d’accidents, de maladie cardiovasculaires et même de cancers.

Une étape supplémentaire est franchie avec l’arrivée d’Internet. Débutant dans les années 1990 son utilisation en 2009 concerne le quart de la population mondiale.
Internet , véritable réseau social, a d’abord fasciné les adolescents mais très rapidement il a touché une
population plus âgée et même mobilisé les retraités. Actuellement 60 % des français âgés de 15 à 34 ans utilisent internet tous les jours ou presque dans le cadre de leur temps
libre alors que les retraités représentent 7% des utilisateurs quotidiens . Au travers de nos consultations nous voyions peu à peu le comportement de nos patients changer. L’ordinateur remplace
ou fait suite au traditionnel film ou émission à la télévision.
(Pratiques Culturelles 2008, Ministère de la Culture et de la
Communication 2009)
Le problème est que nos comportements peuvent inverser nos rythmes.
On a montré que chez le rat qui a normalement une activité diurne bimodale (au moment des transitions obscurité/lumière et lumière/obscurité)
l'introduction d'une roue dans la cage modifie son comportement, déplaçant l'activité en période nocturne. Le retrait de la roue fait revenir le rat à son comportement
initial.
Chez l’homme des horaires décalés, voire inversés spontanément (hors travail de nuit) existent, comme on peut le voir sur les
horaires de sommeil présentés par cette jeune femme de 22 ans qui s’endort le plus souvent entre 6h et 9h du matin, pour se lever vers 18h. Il s’agit d’une inversion du rythme nycthéméral,
comme on peut en voir le plus souvent associé à des troubles de la personnalité qui conduisent à une vie marginale ou asociale (certaines troubles borderline, schizophrènes) ou dans certains
mode de vie particulier (artistes, milieu de la pègre, du jeux, réseau de trafiquants, de la drogue ou de la prostitution)
La situation crée l’opportunité du décalage et de vivre dans son temps interne. Au dessus, l’agenda d’une jeune femme qui a préparé l’agrégation en travaillant seule chez
elle. On voit que son sommeil se décale au fur et à mesure de son isolement social.
Un étude des horaires de sommeil des adolescents réalisée en 2005
par l’INSV montre un fort décalage des horaires moyens de coucher
et de lever lors des week ends
Pour 19% d'entre eux le décalage des horaires de sommeil entre la semaine et le
WE est de 5h ou plus, équivalent au décalage que l'on subit lorsqu'on fait un Paris New-York, avec les mêmes conséquences: fatigue, sentiment de ne pas être dans son assiette,
somnolence...
Ces horaires de plus en plus tardifs
touchent maintenant les adolescents avec 25% des filles et 31% des garçons qui se couchent après minuit. On voit que ces horaires plus tardifs vont de pairs avec un temps passé important sur les
consoles de jeux et les ordinateurs
On a pu montré que les horaires de sommeil évoluent avec l'âge. Le petit enfant est plutôt couche-tôt/lève-tôt,
l'adolescent couche-tard/lève-tard, alors qu'avec le vieillissement le sommeil a tendance à survenir plus tôt dans la soirée, et se terminer plus tôt le matin.
La lumière n’est pas la seule à modifier l’expression des gènes d’horloges. La sérotonine peut jouer le
même rôle. Ainsi, la fluoxétine, produit sérotoninergique, agit comme la lumière en entrainant des avances ou retard de phase selon le moment d’administration. Cette
stimulation non-photique serait différente chez les animaux diurnes et les animaux nocturnes.
Donc si lumière peut modifier l’expression des gènes d’horloges, elle n’est pas la seule à le faire. Tous
les processus qui modifient la régularisation sérotoninergique des cycles veille- sommeil, peuvent modifier les rythmes biologiques. Il est possible que ce soit par ce biais que la
dépression s’accompagne d’importants troubles du rythme veille-sommeil.
Globalement dans notre société et dans les modèles de sociétés
industrialisées, on se couche de plus en plus tard, sans obligatoirement se lever beaucoup plus tard, sauf le week-end, et tout comme l’adolescent. De plus en plus
s’affirme le désir que tout est possible à tout moment du jour et de la
nuit… certains souhaiteraient accéder aux services : achat, loisir, et même service public,
sans limitation d’horaires. C’est ce qui se
fait en Chine où il n’y a guère qu’aux alentours de 3 heures du matin que l’activité grouillante de la
ville diminue. Certaines grandes chaines hôtelières prévoient de faire des chambres sans fenêtres avec des services disponibles 24h/24 où les dormeurs
contrôleront eux même la lumière pour être plus proche de leur « temps interne ». Sur le plan professionnel la mondialisation impose aux entreprises une présence partout dans le
monde. Cadres, consultants, dirigeants bougent d’un point à l’autre de la planète au rythme des jet lags désynchronisant
Allons nous vers une société où tout est possible, où certains vivront au timing de leurs horloges
internes. Ou fonctionneront-ils dans un temps où chaque heure, chaque minute est équivalente à celle
qui précède ou qui la suit ? C’est à dire un temps linéaire où la
cyclicité est abolie ? Ce serait se priver du rôle fondamental des systèmes cycliques qui est
l’anticipation des tâches, donc l’économie énergétique du système et dans le cas précis du fonctionnement de notre organisme. A rester plus près de la chronobiologie nous fonctionnons dans un
système optimal qui nous permet d’être plus en forme. Avec un temps linéaire nous sommes au contraire dans un système qui demande à chaque fois de mobiliser l’énergie maximale…
Entre dame nature et le maître du monde en quelque sorte… Par ailleurs comment trouver un temps social d’échange, pour que le mot société ait encore un sens. Nous sommes à un
moment où une part de la population va évoluer au moins partiellement vers ce
rapport au temps qui sera nécessairement très coûteux pour
la société, mais sans doute aussi pour l’individu.. Il faut l’anticiper, faudrait-il la prévenir? C’est une question dans l’air du temps à un moment ou certains parlent d’arrêter la croissance pour protéger notre
planète….