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Un article paru dans Sleep * sur les rapports supposés entre la dépression de l’adolescent et les habitudes de sommeil (coucher trop tardif et temps de sommeil insuffisant) a été repris en boucle dans les médias (Le Monde, Libération, 20 minutes, le Nouvel Obs, les journaux télévisés... ). Le message est simple, faites dormir plus vos adolescents et ils ne déprimeront plus ! Message séduisant car il est malheureusement évident que nos ados ne dorment pas suffisamment, ils ont perdu entre 2 et 3h de sommeil par rapport aux années 1970. Les différentes études de besoin de sommeil montre qu’il leurs faudrait au minimum 9h par nuit, et ils arrivent péniblement à des valeurs moyennes, en semaine, entre 7 et 8h de sommeil par nuit.
Les fait scientifiques : Il s’agit d’une enquête auprès d’une cohorte de 15 659 adolescents et de leurs parents (un de leur parent, de préférence la mère). Les adolescents
étaient interrogés sur leurs horaires de coucher en semaine, leur quantité de sommeil, si celle-ci était suffisante, s’ils trouvaient que leurs parents prenaient soin d’eux.
La dimension dépressive était évaluée sur une échelle de dépression (CES-D) et il leurs était demandé s’ils avaient sérieusement pensé au suicide au cours des 12 derniers mois.
Les parents précisaient s’il y avait une incitation à se coucher, et à quelle heure. D’autres variables étaient étudiées : sexe, race/ethnie, statut marital des parents, et notion d’aide sociale
accordée à la famille.
L’étude montre que les adolescents qui se couchent le plus tard (minuit et plus), et qui dorment peu (5h ou moins) sont plus déprimés que ceux qui se couchent tôt et dorment plus. La dépression est encore plus fréquemment associée si le jeune a le sentiment d’avoir un sommeil insuffisant et s’il pense que ses parents ne prennent pas soin de lui. La dépression est plus fréquente chez les filles, les très jeunes (11- 13 ans), dans les familles monoparentales ou divorcées, et chez celles recevant des aides de l’état. D’une manière intéressante, on constate que les adolescents suivent plutôt bien les consignes de coucher indiquées par les parents (pour plus de 2/3 d’entre eux). La durée de sommeil est évidemment corrélée à l’heure du coucher. Plus celui-ci est tôt, plus la longueur du sommeil est importante. La durée moyenne retrouvée est de 7h53.
La faiblesse de cette étude réside dans les facteurs explicatifs de la dépression constatée. Certes la
dépression est plus fréquente chez ceux qui dorment moins, mais on sait qu’au cours de la dépression le sommeil est perturbé et diminué en quantité. Par ailleurs la population adolescente est une
population à risque dépressif. Ainsi la prévalence d’un état dépressif majeur est importante chez l’adolescent ( 7.4% pour les garçons et 13.9% pour les filles selon Kilpatrick DG en 2003).
Dans l’étude il est retrouvé 7% de dépression et 13% de jeunes ayant eu des pensées suicidaires. C’est à dire la prévalence habituelle de la dépression dans cette tranche d’âge. S’il
y a bien un lien statistique entre les particularités du sommeil et la dépression constatée, il n’a pas valeur de causalité. Donc cause ou conséquence, la discussion reste
entière.
On ne peut pas franchir le pas vers une conclusion qui attribue au manque de sommeil chronique la cause exclusive du syndrome dépressif observé. Qu’il y contribue, peut-être !
Que la restriction de sommeil volontaire en raison d’un manque de rigueur dans l’organisation du temps, de trop d’activités passées devant la télé, l’ordinateur, les consoles de jeux soit
préjudiciable à l’attention, et même à l’humeur en entrainant une irritabilité et une labilité émotionnelle, surement. Cependant les effets de la privation de sommeil ne sont pas
univoques, elle a des propriétés antidépressives qui sont utilisées en tant que telle comme thérapie chez le déprimé. Donc attention aux conclusions hâtives, séduisantes qui embellissent un
discours convenu mais qui ne reposent pas sur une démonstration scientifique. On peut regretter l’engouement des médias qui ont encore plus schématisé les conclusions de l’étude, mais on peut
surtout regretter que les relecteurs de la revue Sleep aient manqué de rigueur dans leurs commentaires en laissant passer des conclusions discutables.
Néanmoins cette étude apporte des éléments intéressants. On constate que les parents ont encore une forte influence sur le comportement de leurs enfants qui suivent les consignes indiquées. Si le fait de demander aux adolescents de se coucher plus tôt se traduit par un allongement du sommeil alors il faut fortement inciter les parents à mettre des limites à leurs jeunes, tout en prenant en compte leurs besoins de sommeil (il y a chez les adolescents comme chez les adultes des courts et des longs dormeurs). Ceci est plutôt vécu comme une attention positive des parents envers leurs enfants même si l’on peut imaginer les discussions que cela peut engendrer. L’adolescence reste l’adolescence, avec ses conflits et ses oppositions aux parents qui sont toujours vécus comme les empêcheurs de tourner en rond. L’adolescent a besoin de cette confrontation à la réalité et aux limites imposées pour se structurer.
* Earlier Parental Set Bedtimes as a Protective Factor Against Depression and Suicidal Ideation
James E. Gangwisch, Lindsay A. Babiss, Dolores Malaspina, J. Blake Turner, Gary K. Zammit, Kelly Posner.
SLEEP 2010;33(1):97-106.
Actuellement vous êtes 6.à vouloir en savoir plus sur le sommeil et ses troubles...
Je ne suis pas entièrement d'accord avec votre analyse. En effet, pour passer outre cette question de "cause ou conséquence ?", les auteurs se sont appuyés sur un facteur extérieur : l'autorisation parentale.
Dans cette étude, l'heure du coucher n'est pas choisie par l'adolescent mais imposée par les parents. Comme vous le signalez, la plupart des ados ont respecté cette heure imposée.
Comme le précise l'objectif de l'étude : Short sleep duration has been shown to precede depression, but this could be explained as a prodromal symptom of depression. Depression in an adolescent can affect his/her chosen bedtime, but it is less likely to affect a parent’s chosen set bedtime which can establish a relatively stable upper limit that can directly affect sleep duration.
Je vous invite à lire le commentaire de cette étude parue sur Docbuzz : http://www.docbuzz.fr/2010/01/03/123-le-manque-de-sommeil-rend-les-ados-depressifs/
Même pour cet aspect il y a discussion.
Il s’agissait du recueil des habitudes familiales (existence ou non d’un consigne pour les ados de se coucher, ainsi que d’une heure limite précisée) et non pas d’une mise en pratique pour l’étude. Si l’on regarde les risques de dépression en fonction de la consigne de coucher et de l’ajustement pour différents paramètres (âge, sexe, race, statut parental, attention des parent, durée de sommeil rapportée par les ados et satisfaction de la durée de sommeil) comme les auteurs le font dans leur modèle 4, la consigne en soit n’entraine pas de modification du risque, en revanche ressort la durée de sommeil (faible !) et le sentiment de l’attention des parents vis à vis des enfants. Donc on voit bien que les facteurs confondants sont multiples et peuvent orienter différemment l’interprétation.